C’était le soir. Un froid soir d’hiver. Sombre. Un soir pressé d’enterrer le jour.
Il prit conscience de l’obscurité et chercha machinalement la lune dans le ciel presque noir. Chaque soir, sans même le décider, il scrutait le ciel, et il la cherchait, il l’espérait, il l’attendait comme on attend une amie. Sa présence le rassurait, il la percevait comme une reine, la reine de la nuit, une figure bienveillante et noble. Elle régnait sur la nuit noire, sur cet infini, cette sorte de vide immense, impossible à voir, inimaginable, sur la face cachée de la vie.
Mais ce soir, trop de nuages. Pas de lune. Il referma la porte fenêtre et s’effondra dans le canapé. Envie d‘un whisky, juste une larme de whisky tourbé.
Envie de s’oublier.
Envie de silence, envie de rien, …
Envie de se sentir vivre quand même…
Elle connaissait un petit café italien, un café improbable qui ne ressemblait à rien. Un endroit où elle se sentait bien. On y servait des petites pâtisseries feuilletées au gianduja qui n’avaient pas leur égal dans tout Paris,… Et peut-être même, sûrement, dans toute l‘Italie. Elle commanda un thé à la bergamote, se fit apporter un petit pot de lait et ce fameux petit feuilleté … Le serveur était italien, nouveau sans doute, elle ne le connaissait pas. Il parlait d’une voix très douce, si douce qu’on ne comprenait pas ce qu’il disait. Mais c’était beau et accueillant, musical. Elle s’assit, le regard perdu. Il lui apporta un petit plateau avec ce qu’elle avait commandé. Le petit plateau lui rappelait son enfance : il était en bois peint, gris, rouge,foncé et doré. À présent, ils passaient « petite fleur », et le saxo de Sidney Beichett semblait parler, rire,… C’était encore mieux que de retomber en enfance !
Ainsi donc la vie était devenue une mer. Le temps était liquide, il coulait sans forme sur son esprit arrêté. Il l’entourait comme une mère prend son petit dans ses bras, il la berçait. Elle se sentait flotter entre passé, présent et futur mélangés. Et c’était bien.
Elle songea au problème de la dette, à la faim dans le monde. Elle voyait depuis sa chaise s’affairer les badauds sur le trottoir d’en face, sur le stand de la boutique de fringues. Ils lui faisaient penser à des robots programmés pour acheter. Ils regardaient les étiquettes d’un œil expert, passaient d’un vêtement à l’autre, l’air sérieux et concentré, et échangeaient entre eux par moments des regards entendus où semblaient se mêler plaisir et excitation…
Elle songea qu’elle n’avait pas de dettes, qu’elle n’avait pas faim non plus ! Elle était libre. On avait dû oublier de la programmer pour acheter… Un miracle l’avait préservée. Et pourtant, sa vie lui semblait une prison. Que faisait-elle de sa liberté ? Est-ce le courage qui lui manquait ? Ou la lucidité ?
Elle voulut verser le lait dans le thé. Mais le pot lui échappa des doigts et le lait se répandit sur le plateau…
C’était le soir. Après une journée chargée. Chargée de riens. Mais sa vie était lourde de ces riens. Des riens qu’exigeaient les contraintes de son quotidien. Une vie ordinaire en fait, à tant de vies semblable. Elle qui rêvait d’art, de poésie, de beauté… Du matin au soir, elle devait courir. Pas de temps pour regarder, pour écouter ou pour chanter. Courir. Acheter des fusibles, une ampoule, passer au pressing, appeler ici et là, ne pas oublier de s’occuper de ci de ça,… Et les journées passaient ainsi, à vaquer à toutes sortes de choses, de rien en rien…
C’était le soir. La minuterie du couloir s’éteignait toutes les cinq secondes. Elle décida de ne plus allumer. Fatiguée. Des fenêtres du couloir du dernier étage de l’immeuble où elle louait cette chambre de bonne, elle aperçut soudain la lune. La lune semblait vivante. Elle lui parut immense, comme un visage rond qui la regardait. Et le carreau de la fenêtre lui faisait comme un cadre. Bizarre. Jamais, dans son souvenir, la lune n’avait été si grande. Elle eut soudain l’impression que quelque chose était survenu. Comme une rupture.
Elle s’arrêta. Aucun bruit. Le silence. Immobile. La lune lui souriait, lui semblait-il.
Et si c’était le signe qu’elle attendait ? Et si cette image qui s’imposait à elle par le hasard de la perspective, c’était ce qu’il lui fallait pour qu’elle se décide enfin…
Elle reprit son pas, lentement, sortit sa clé de sa poche, l’introduisit doucement dans la serrure de sa chambre, ouvrit la porte, entra, la referma, et se laissa tomber sur son lit.
Le matin la surprit toute habillée encore, sans souvenirs, sans restes de rêves, un peu perdue. La vie était un costume trop large.
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Le vent souffle sur Paris,
Et la pluie succède au soleil qui succédait à la pluie.
Et maintenant qu’il fait nuit, on ne sait plus s’il pleut,
On entend juste le gémissement du vent par moments.
Le vent raconte des histoires dans une sorte de sprechgesang mystérieux.
Il interprète des souvenirs à la harpe du temps.
Des souvenirs de soleil, de mer, de baisers, de musique, de paroles…
Des souvenirs emportés par le flot sur la mer de l’oubli,
Qui sans le vent, auraient peut-être disparu au coin de la vie….
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